
Qu’est-ce qui se cache derrière les déclarations alarmistes du chef d’état-major des armées ? Devant les maires de France, ce haut responsable militaire a affirmé que la Russie se préparait à « une confrontation à l’horizon 2030 avec nos pays » et qu’il fallait se préparer « à accepter de perdre ses enfants » et à « souffrir économiquement parce que les priorités iront à la production de défense ».
Il n’est pas courant qu’un militaire — et en l’occurrence le plus haut gradé — s’exprime ainsi et intervienne dans le débat public. Il est à supposer que « les éléments auxquels il a accès » ou « les informations en sa possession » ont été communiqués au chef de l’État et que ce dernier a validé sa prise de parole : des déclarations aussi graves ne peuvent être le fruit du hasard.
Les militaires, comme les magistrats, sont soumis à un strict devoir de réserve, assorti de possibles sanctions disciplinaires. L’histoire porte la trace de militaires, y compris de généraux, sanctionnés pour s’être exprimés publiquement : l’un pour avoir mis en cause la politique de défense nationale, l’autre pour avoir affirmé que l’armée devait jouer un rôle plus important dans le maintien de l’ordre.
Sous la Troisième République (1870-1940), l’armée était surnommée « la Grande Muette ». Il était de tradition que les militaires s’abstiennent d’exprimer publiquement leur opinion politique et de commenter les décisions du gouvernement, afin de prévenir toute dérive ou instrumentalisation. Cette neutralité politique allait plus loin encore : les militaires n’avaient pas le droit de vote — sauf exceptions — droit qu’ils n’ont finalement acquis qu’en 1945.
Derrière ces règles, l’objectif était clair. La France, échaudée par deux coups d’État — celui du 18 brumaire an VIII et celui du 2 décembre 1851 — et confrontée à celui, avorté, du général Boulanger, ministre de la Guerre (1889), voulait garantir la neutralité de l’armée et prévenir toute tentation d’instrumentalisation politique.
L’exemple des autres pays montre que l’armée, lorsqu’elle sort de sa neutralité, l’a souvent fait pour s’emparer du pouvoir : coups d’État, putschs militaires, prises de pouvoir (Nasser en Égypte, la junte grecque, certains régimes latino-américains comme celui du général Pinochet). On pourrait encore citer l’exemple de l’Espagne du général Franco et la guerre civile qui en a résulté. Lorsque l’ordre public n’est plus assuré ou que la politique dérape, l’armée peut devenir le dernier rempart et avoir la tentation de sortir de son rôle. Dans ce cas, c’est la démocratie qui est mise entre parenthèses.
Dans le cas présent, on ne peut pas vraiment parler d’une intervention directe dans le débat politique. Il n’y a pas eu de mise en cause des institutions ni de la politique de défense nationale, mais plutôt une alerte sur la situation internationale. Pour le général, la France serait confrontée à une menace existentielle à l’horizon des années 2030. Et manifestement, son objectif est de préparer les esprits à des sacrifices : perdre ses enfants, souffrir économiquement.
Mais pour s’exprimer ainsi publiquement, il est hautement probable que le chef d’état-major des armées a bénéficié d’une autorisation au plus haut niveau de l’État pour sortir de son obligation de réserve et ne pas s’exposer à des sanctions disciplinaires, ce qui renforce les interrogations. Les propos du général ont provoqué de vives réactions : l’indignation de certains, l’incompréhension d’autres et, globalement, une franche opposition. Les critiques dénoncent la surenchère et l’absence de légitimité ; mais quelques voix se montrent favorables. La ministre des Armées a estimé que le général avait le droit de « dire des choses vraies » sur les menaces. Dès lors, c’est bien le scénario d’une confrontation possible avec la Russie à l’horizon de quatre ou cinq ans qui semble désormais assumé par le gouvernement.
D’ailleurs, pour ne pas être en reste, le gouvernement a publié un guide, Tous responsables, destiné à préparer les Français à faire face à une crise majeure, y compris un engagement militaire. Ce document appelle à renforcer l’esprit de défense, à mobiliser l’opérationnel (réservistes, citoyens volontaires) et à sensibiliser la population via les mairies.
Mais quand le général parle de « nos pays », il ne cible manifestement pas directement la France. Dans son analyse, ce ne serait pas la France qui serait attaquée, mais plutôt des pays limitrophes de la Russie : pays baltes, Finlande, etc. En réalité, la France serait entraînée dans la confrontation par le jeu des alliances. C’est un peu comme en 1914 : la guerre est devenue mondiale par le mécanisme des alliances après l’attentat de Sarajevo, mais derrière cet enchaînement se cachait un sentiment profond, la peur réciproque. C’est exactement ce qui se reproduit aujourd’hui. Ce qui est alimenté, c’est un sentiment de peur mutuelle. La Russie se sent de plus en plus menacée par les pays membres de l’OTAN qui lui font face et étendent leur territoire ; en conséquence, elle renforce son budget militaire. Et les Occidentaux s’inquiètent de ses intentions.
En réalité, tout part de l’Ukraine, qui est plus ou moins sortie de sa neutralité et souhaite rejoindre l’Union européenne et l’OTAN. C’est cela qui est inacceptable pour la Russie. Le conflit en Ukraine reste avant tout une confrontation entre deux peuples slaves, profondément liés par l’histoire et la culture. Le rôle de l’OTAN, les élargissements successifs et la dynamique géopolitique sont autant d’éléments qui rendent ce conflit difficile à maîtriser, mais ils ne signifient nullement un risque d’invasion de l’Europe occidentale.
La question qu’il faut se poser est la suivante : pourquoi Emmanuel Macron s’engage-t-il de plus en plus aux côtés de l’Ukraine ? À de nombreuses reprises, il a évoqué la possibilité d’un engagement accru, sans écarter l’idée d’un affrontement indirect avec la Russie. Récemment, il a reçu Volodymyr Zelensky et annoncé la vente de 100 avions Rafale — même s’il ne s’agit pour l’instant que d’une lettre d’intention sans valeur contraignante. Il existe pourtant une certaine contradiction à vouloir livrer 100 avions à l’Ukraine, qui ne seront probablement pas payés, mais supportés par le contribuable français, alors même que la France n’est pas pleinement équipée, avec seulement 234 Rafale en service.
On a beaucoup de mal à comprendre ce qui se cache derrière les déclarations du chef d’état-major des armées selon lesquelles la France « ne serait pas prête ». Or, depuis plus de soixante ans, la dissuasion nucléaire constitue le cœur de la doctrine française en matière de défense. En réalité, que cherche Emmanuel Macron ?
On peut légitimement s’interroger : que poursuit-il en attisant ainsi les tensions et en s’en prenant directement à la Russie ? Deux objectifs semblent pouvoir être identifiés. Tout d’abord, exister sur la scène européenne et internationale et se positionner comme un acteur central de la sécurité du continent. En parallèle, le président appelle à une augmentation massive du budget de la défense : +3,5 milliards d’euros en 2026, +3 milliards en 2027, pour atteindre environ 64 milliards d’euros à la fin de son mandat.
Récemment, il a tenu des propos sur une révision de la stratégie nucléaire ou une coopération renforcée avec les partenaires européens dans le cadre d’une « dissuasion renforcée » ou partagée, ce qui s’inscrit dans la même logique. Mais peut-être l’objectif le plus important est-il de détourner l’attention de la situation intérieure.
Comme sous la Troisième République, l’aventure extérieure peut servir de diversion politique. Dans un contexte intérieur déliquescent (crise sociale, endettement, affaiblissement de la cohésion nationale), la « menace extérieure », en l’occurrence russe, pourrait permettre de recentrer le débat sur la défense et le « rassemblement national ».
La situation du pays est en effet préoccupante. L’État semble avoir de plus en plus de mal à remplir ses missions traditionnelles. C’est l’ordre républicain qui se trouve menacé. Mais quel serait le gain pour Emmanuel Macron ? Mettre en avant la menace extérieure pour détourner l’attention et occulter le débat. À moins qu’il ne pense aux circonstances exceptionnelles — entre insécurité intérieure et menace extérieure — et n’ait en tête l’idée d’utiliser l’article 16 de la Constitution, avec un report de l’élection présidentielle, comme cela a été le cas en Ukraine ?

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